Alex L.'s profileAlex's spacePhotosBlogLists Tools Help

Blog


    November 28

    La cabane

    Je me souviendrai toujours chèrement de la cabane en bois que nous avons construite, mes amis et moi, dans le boisé en face d’où j’ai grandi. Des érables, des bouleaux, des peupliers et des pins formaient un îlot de 12 hectares d’ombre et de verdure au milieu des champs jaunes et bruns entourant le village; c’est là où les jeunes se réfugiaient pour se cacher du soleil ou de leurs parents; c’est là où nous échappions aux corvées et au temps qui passe.

    Nous avons érigé une plate-forme que le tronc du vieil érable semblait percer par le centre. Quatre larges poutres supportaient la structure inégale mais solide qui comportait probablement plus de clous que de bois. Une toile bleue, attachée ça et là avec des restes de vielle corde à linge, servait de toit de fortune. On accédait à la plate-forme en gravissant périlleusement des bouts de bois maladroitement cloués directement sur le tronc de l’arbre pour se hisser à travers un simple trou dans le plancher. Il n’y avait pour mobilier qu’une boîte de lait en plastique comme table et cinq bûches comme chaises. Pour hisser victuailles, jeux et autres trésors hétéroclites, nous avions passé une corde épaisses dans le «Y» que formaient deux branches costaudes à la hauteur de nos yeux, tout juste de l’autre côté de la barrière qui entourait la plate-forme; la corde a usé l’écorce jusqu’au bois à force d’usage, et nous avons noué la corde d’innombrables fois à force d’usure. Le tout avait l’air assez pathétique, mais c’était notre bulle, notre havre, notre doux exil, notre paradis. Nous cessions d’exister des après-midi entiers, disparaissions des soirées complètes dans un monde conçu par nous, pour nous. Chaque échelon, chaque planche, chaque centimètre carré d’écorce était marqué au canif ou au feutre, chacun ajoutant sa touche personnelle pour s’approprier, s’identifier un peu plus au refuge, peut-être pour y laisser une petite partie de soi pour mieux y revenir.

    J’ai dit que je me souviendrai toujours chèrement de la cabane, mais pourtant, je ne garde aucun souvenir précis de ce qui s’y passait. Il ne me reste que des impressions, des sensations et une poignée de vagues souvenirs. Lorsque j’évoque le souvenir de l’endroit, les odeurs m’assaillent d’abord : la faible odeur de fumier qui flottaient jusqu’au boisé depuis les champs aux limites du village l’été; les relents feutrés et un peu fétides du tapis de feuillage humide; l’odeur d’électricité mouillée qui précède les orages; l’odeur saline de la grande route suivant l’épandage de sel l’hiver; l’arôme léger de la poudreuse fraîche; le parfum sec des journées bleu glacial de janvier. Ensuite me revient la musique qui berçait l’oasis : les oiseaux qui gazouillent en sourdine; les feuilles qui bruissent dans le vent chaud d’été; la neige qui fait «crounch-crounch» quand quelqu’un approchait; le claquement des branches les jours de poudrerie.

    Depuis, bitume et béton ont impitoyablement englouti le boisé, et plus une trace ne subsiste de l’Exil. Heureusement, les souvenirs, eux, perdurent.